Du côté de chez Swann

Jour 27 p63-64 (ed. Gallimard)

Marcel, deux à deux
6 min ⋅ 31/12/2023

C’est agréable de s’y remettre.

“Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que fit-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ;”

Au moment où je commence à taper sur le clavier il fait mauvais sur la Costa Brava, hier encore nous étions pourtant en maillot sur la plage, troublant au 27 décembre, autant que la sévérité de ce renversement. J’observe le temps qui se déchire depuis mon bout de paradis, l’hôtel Eden Roc de Sant Feliu. J’ai déjà évoqué cet hôtel ici, il a été construit suivant la courbe de la côte, bâti en terrasses, à partir du niveau de la mer jusqu’à deux étages au dessus de la chaussée. Ce qui lui donne cette sensation de haut perché sur son flanc, au point que, quand on monte dans les étages et que l’on rejoint le bar panoramique, par la grâce de ses murs vitrés, on lévite au dessus de la mer, on ne fait qu’un avec les éléments. Ici j’ai découvert une forme de kitsch insoupçonnée, sobre et protectrice. Propre à une partie des constructions côtières des années soixante, de l’essor des stations balnéaires. Différentes encore des lots d’immeubles de béton à l’esthétique ludique, que l’on trouve à d’autres endroits alentours, jusqu’à chez nous en France et La Grande-Motte.

Quand je lis ce début de page 63, je me dis qu’il n’y a pas de hasard à trouver cette première phrase depuis ici. Le narrateur décrit cette sensation de protectorat inébranlable, de beauté, de chaleur immuables, qui vient de l’intérieur, l’église de Combray, pourrait en fait être l’Eden roc et inversement. C’est un signe ou un hasard de ceux que j’aime interpréter. Chacun trouve sur son chemin des endroits qui deviennent, par des forces indicibles et tout à fait subjectives, les plus beaux du monde à leurs yeux. Des armures qu’on sait disponibles, qui nous protègent contre l’absurdité de certaines choses, et de ce fait nous donnent l’impression de gagner du chemin sur le temps. J’aime de cet hôtel Eden roc, son intérieur désuet qui est entretenu dans le respect de son anachronisme. Ses tons blanc-beige, ses comptoirs en marbre, son mobilier, tables de bois massifs, grands miroirs et petites décorations de style art déco. Les énormes fauteuils dont sont dotées ses pièces à vivre, rappelant un confort toutefois moderne. Il est kitsch et sobre, juste ce qu’il faut, et cette double personnalité fait que l’on s’y retrouve, que l’on s’y sent à la fois naturellement chez soi et épris d’une passion impromptue pour ses touches de fantaisie. L’extérieur de l’hôtel, sa situation, sont évidentes de beauté mais reprenant les mots du narrateur, je dirai que les baies vitrées des espaces de vie commune de l’Eden roc - chacun nommé d’après les noms de peintres espagnols - ne chatoient jamais tant que les jours où le soleil se montre peu, de sorte que fait-il gris dehors, je suis sûre qu’il fait beau au Bar Dalì.

À ce moment précis un couple de français entre dans l’espace du bar. C’était mieux avant, c’est ce que la femme du couple a dit, un peu blasée, un peu déçue. À quelques centimètres seulement derrière moi, qui à l’inverse était si sûre du bonheur d’être là. Perplexe autant qu’indiscrète, j’ai poursuivi leur échange. Son compagnon a balbutié quelque chose d’inaudible, presque volontairement, comme s’il avait fait savoir qu’il avait entendu la complainte, mais qu’à l’usure, à défaut d’autre chose, il ne lui restait qu’une vague onomatopée en bouche. Je le comprends, les conditions étaient tout à fait défavorables au mécontentement - comme si parfois la subjectivité devait s’incliner face à la beauté. J’aurais moi-même peiné à répondre sans contredire sa réflexion. C’est-à-dire en plus, que l’on fréquente les lieux depuis des années avec ma mère, pour qui ça se compte désormais en décennies. Et par cette chance revendiquée, nous pouvons attester que l’Eden roc n’a pratiquement pas bougé. Si ce n’est pour en rafraîchir les peintures ou dernièrement remplacer les mosaïques des piscines. Mais mon gros paquebot n’avait finalement rien à voir avec la nostalgie apparente de cette femme. Le fond du problème était autre, je l’ai compris quand elle a poursuivit son constat, insistant sur le dommage de la situation, du triste de la lumière du jour qui lui laissait voir les choses “comme par le plus mauvais temps”. Elle protestait, réagissait logiquement, elle a vu le ciel noir au travers de la vitre, béton, priver la mer de toute notion de profondeur, ou amplifiant celle dont on revient jamais. Elle s’y est vue et ce n’est pas ce que cette femme attendait en se retrouvant ici. Faire face à peine en vacances - alors que prête à vivre pleinement son plaisir planifié basé sur une valeur dont elle avait un souvenir sûr - faire face à ce qu’elle traîne déjà en elle quotidiennement. Le mauvais temps.

Je me dois silencieusement de contredire le ressenti de cette femme, l’amalgame de ses sentiments, et fouiller la genèse de sa radicale émotion. C’était mieux avant. Je ne sais pas madame, de quoi a été fait votre précédent ici, mais je dirais qu’il est difficile voir injuste d’aborder cela comme un tout, sans prendre en compte le travail du temps. Qui, s’il n’adoucit pas forcément les souvenirs, les apaise du moins. Bizarrement on appelle ça du recul, un recul que l’on gagne en avançant. Enfin cette femme a vécu ce que l’on pourrait appeler “la tragique confrontation du fantasme au réel”, qui quand il ne correspond pas (et c’est à peu près toujours le cas, surtout quand il s’agit de ce que l’on a aimé) rompt toute notion ou projection de plaisir, du moins sur le moment. Traître ressenti, état de fait purement émotionnel, qui fausse la raison et la curiosité. Elle devait avoir souvenir des caresses chaudes du soleil sur son visage, du doré de l’atmosphère ou encore du plaisir d’enfiler une laine non par besoin mais par envie. C’est pour ça qu’elle était revenue. Et c’est tout ce qu’elle aurait retrouvé si avec son compagnon ils étaient arrivés vingt-quatre heure auparavant. Quel manqué, ou formidable expérience en direct, de la mélancolie. Mais quand on connaît cet état, au point assez fou de l’apprécier, l’éprouver est d’une subtilité sans pareil, douloureux et bon, un va et vient piquant et chaleureux, selon ce qu’elle fait remonter. Elle, cette femme s’est piégée, s’aliénant à sa propre définition du plaisir, unique, fixe et évidente, celui de la première fois. Après quoi il y a forcément la déception. Je veux lui dire que d’ici ce soir, elle se sentira déjà mieux. Il y a des conditions mouvantes au plaisir, et tant de variantes à expérimenter.

“…à l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine, luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque habitable…”

Cela dit il fait un temps de chien aujourd’hui elle a raison. Les pales feuillues des arbres exotiques se déforment violemment au gré des rafales, on dirait une foule en colère. C’est bien le seul mal, celui que j’ai attrapé en voulant tôt ce matin, sentir la mer en vrai. Pour le reste, je dois aussi dire à cette femme que, de par ce temps austère, c’est l’un des plus grands luxes qui lui est offert : celui de se vautrer dans un canapé libre de toute culpabilité au plaisir de ne rien faire. Duquel elle pourra se justifier aux yeux du monde mais surtout à ceux de son esprit, par le fait qu’elle n’est pas responsable de ce lâcher prise éminemment improductif, que c’est la météo qui lui a imposé.

Elle va s’assoir et y prendre goût, celui de ne rien faire donc, face à la baie vitrée. Celle-là qui la protège à vue, de la violente marée. Un peu plus tard elle commandera et boira une sangria, toujours hypnotisée par la tempête interminable, qui pourrait être, si elle regardait l’écran de son téléphone à la place, le direct déchirant de la misère du monde. C’est un réconfort comme un autre de regarder l’horreur de certains ailleurs, depuis un confort établi. Et il n’est pas question ici de faire de la démagogie, sachant au combien certains triment pour se le fabriquer, ce moindre confort matériel, le seul majoritairement valorisé, et ainsi jouir de la faveur de la comparaison. Alors si cette femme m’entendait vraiment, je lui dirais pour conclure, telle une professionnelle de la psychologie de comptoir, qu’elle n’a pas besoin d’un luxe caricaturé, publicitaire, aussi éphémère que le temps présent, pour se considérer digne du plaisir. Je lui répèterais de se faire confiance au point de rompre avec le banal et d’embrasser l’ennui, de trouver du brillant là où elle le souhaite, et ainsi de faire de cette nouvelle et étincelante abondance, celle de l’évolution de la pensée, sa réalité. En somme, d’emmerder ses carcans, de sortir de son prosaïsme, et de se taire.

Ainsi je pourrais moi aussi, aisément continuer de divaguer la tête plongée dans cette débâcle, chacun la sienne, à tenter de définir le cap que doit prendre ma nouvelle année, au juste milieu entre le rêve et son possible, pour au final relever la tête et me dire qu’un peu à la manière du vieux marin d’Hemingway j’irais fendre la vague par nécessité, y retournerais par curiosité, y resterais par folie, et ne cesserais d’y trouver du plaisir, d’ici de laisser le cap s’installer par lui-même.

“Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther (…) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au-delà du dessin, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée, …”

Aussi, à la caresse de ces mots et prenant pour exemple ces deux tapisseries, en ce jour de veille de nouvel an je fais le voeu pour chacun, que le temps nous passe dessus avec cette même grâce de l’expérience. Faisant droit chemin je l’espère vers la suite, brillante, et la possibilité d’y croire toujours. Bonne année.

“…comme une vallée des fées, où le paysan s’émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage surnaturel", …”

Marcel, deux à deux

Par Seux Margaux