Du côté de chez Swann

Jour 18 p45-46 (ed. Gallimard)

Marcel, deux à deux
5 min ⋅ 19/01/2023

Vulgaire est une représentation trop réaliste des choses. Grand-mère n'aime pas le présent, du moins elle n'en a pas l'air. Sinon pourquoi le nourrir de façon aussi boulimique et continue, limite grotesque, de tant de choses passées. Grand-mère augmente le réel, le sien, pour atténuer sa vérité. Petite bourgeoise sans grande possibilité d'évolution c'est sa façon à elle de s'enrichir. Enjoliver une existence qu'elle sait bien hors de contrôle, comme toutes. On ne peut lutter contre la vérité du temps qui passe. De la petitesse et de l'incertitude de notre existence, cette chose impalpable, aussi excitante qu'affolante. Ce que l'on nous vend comme un cycle de la vie est en fait une ligne et non une boucle. Alors il est certain que le passé, ancré et existant, se veut être un parfait refuge, rassurant. C'est en effet une immense source d'enrichissement ; aller s'inspirer de ce que ces autres, prédécesseurs ont fait, ont expérimenté. S'ils ont fait quelque chose de cette vie alors ça doit pouvoir être renouvelé. C'est donc la tête tournée vers l'arrière, que Grand-mère structure son présent. Ce qu'elle veut elle c'est être rassurée, avoir l'impression de savoir, de contrôler.

"Elle eût aimé que j'eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d'en faire l'emplette, et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l'utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie."

Du présent, lisse, commercial, pratique et mécanique, elle n'en veut pas, pas comme ça. (Elle en voudrait encore moins aujourd'hui...) Elle ruse, en déjoue la banalité en y ajoutant des histoires, des couches comme les appelle le narrateur. Elle fait appelle à quiconque peut raconter des choses qui ont un début, un milieu et une fin, histoires dont elle assurera avec ferveur la postérité. Dont elle imprègne sa pensée.

Ne pouvant regarder, vivre le contemporain, elle ne pourrait se tenter à l'interpréter. Qu'en aurait-elle à dire, personnellement elle ne pense rien, elle ne veut rien en penser du nouveau, pure vanité. Elle comble le vide laissé par la fuite du temps, imperturbable, avec de solides vestiges du passé, sources sûres. Elle enrobe son existence du romantisme de l'ancien. Et en même, n'est-ce pas quelque chose que je décris sans arrêt à mes proches, cette drôle de sensation d'être nostalgique d'une époque que je n'ai pas connue. Beaucoup le ressentent. Nous ne sommes pourtant pas réac (?) Non, le recule pris sur une époque, l'anachronisme des choses, le temps, toujours, le temps nous laisse qu'un certain souvenir des faits. Et puis en principe nous aimons romancer. Quand je clame ma déception de ne pas avoir vécu pendant les Années folles, je pense vie de fêtes, vent de liberté, folie créatrice, pas guerres, reconstructions, mort, terreur...

"au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartes, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés (...) ce qui faisait un degré d'art en plus"

La représentation. N'était-elle pas, hors travail de commande, inévitablement subjective. L'oeil de chacun lui est propre, modelé d'après une éducation, influencé par certaines références, perverti par les sentiments. Symbolique, couleur, emphase... ce degré d'art en plus peut bouleverser la vision du monde. Le piège de l'esthétique. Grand-mère est une réactionnaire-curieuse, thèseuse, mais par dessus tout esthète. Sensibilité qui la rend particulièrement sujette à la propagande. Sa vie en est faite, elle s'en est gavée. Elle absorbe des messages d'antan, s'en imprègne et les incarne à nouveau. Une sorte de transmission qui, si équilibrée, peut avoir du bon. Toute propagande n'est d'ailleurs pas aussi dangereuse que ce que ce mot nous l'inspire. Sinon nous ne pourrions vivre aussi correctement dans un monde saturé de publicité. Dont évidemment l'esthétique en est l'outil principal. Marketing, merchandising, etc etc etc. Des objets, monuments, jusqu'aux corps.

Bien loin semble le temps où la chose critiquable n'était que Grand-mère, qui préférait offrir des peintures de monuments, belles mais subjectives, plutôt que de simples photographies, neutres mais réalistes.

"L'idée que je pris de Venise d'après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement moins exacte que celles que m'eussent donner de simples photographies."

L'attention d'un tel cadeau est charmante mais ne peut évidemment se vouloir fiable. Avec tout le respect que nous devons au Titien, son dessin aussi précis qu'il soit, ne pouvait coller infiniment à la réalité d'un paysage amené à évoluer.

Ceci dit, entre une vue réaliste mais anachronique du Titien, et une vue probablement réaliste mais vidée de toute réalité parce que générée par un programme d'intelligence artificielle, je dois assumer un certain "réactionnariat".

Enfin, Grand-mère ne peut rien acheter qui ne profite pas d'une manière ou d'une autre à l'enrichissement intellectuel. Au point d'en dénigrer le divertissement pur, facile et léger. Le plaisir n'a qu'une version, la sienne. Si l'on ajoute à ça la facilité qu'elle a de déconsidérer ce qui se veut juste fonctionnel, dénué de tout ce qu'il y a de plus précieux. Ça repose une problématique mille fois débattue par de nombreux groupes d'artistes, d'architectes... : Lors de la conception des choses, qu'est-ce qui prime. Le fond avant la forme ou l'esthétique avant le pratique, la fonction.

Nous pouvons du moins affirmer que d'après sa définition de ce qu'est un bon cadeau, Grand-mère économiserait de l'argent de nos jours.

Marcel, deux à deux

Par Seux Margaux