Du côté de chez Swann

Jour 26 p61-62 (ed. Gallimard)

Marcel, deux à deux
5 min ⋅ 19/03/2023

On avait eu en les apercevant l’émotion de croire…

Les sensations de l’expectative. On dit de beaucoup de choses que la route compte plus que la finalité, nombre de citations ont d’ailleurs été faites sur le sujet. On les retrouve fréquemment sur nos fils d’actualités Facebook ou Instagram, comme des ponctuations ou des rappels. Ère du développement personnel. Elles surgissent sur fond de paysages paradisiaques ou de lotus ; souvent écrites en typographies “lyriques” qui prolongent en spirales les extrémités du N ou la queue du B. En effet, si l’on prend la vie dans son tableau le plus large, on comprend vite pourquoi le voyage compte plus que la destination. Quoi qu’on en jugera au moment venu.

…l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens qu’on ne connaissait point simplement parce qu’on ne les avait pas reconnus ou identifiés tout de suite.”

Le temps de, on a l’impression que.

Qu’en est-il de la frustration de ne pas savoir, quant à celle d’un résultat décevant. L’une offre encore tous les possibles, ce qui est excitant, stressant aussi, mais nous maintient dans une agitation toutefois statique, on remue sur place. Quand l’autre établi une conclusion indiscutable, parfois cafardeuse, mais est du moins porteuse de la satisfaction d’être fixé et de pouvoir ainsi avancer. D’ailleurs l’excitation que suscite (en principe) l’attente, ne ferait-elle pas défaut à la finalité d’une chose quelle qu’elle soit ?

C’est intense de ne pas savoir, ça occupe notre esprit et notre corps, nous anime, nous donne l’impression d’être instigateur, d’être maintenu en pleine action ; donc de faire quelque chose, donc d’être vivant pour quelque chose. Pour finalement se retrouver lâcher au hasard d’une fin de quête qui ne peut donc être que moins intense que tout le chemin émotionnel traversé jusqu’à elle.

Concernant le résultat de toute phase expectative, s’il s’avère être celui que l’on attendait le sentiment de réussite fait office d’anesthésiant, la satisfaction calme l’esprit. À l’inverse, si regret ou déception, ce n’est pas très agréable mais nous sommes au moins divertis et occupés par ces dernières sensations. Dans les deux cas, obtenir une réponse donne un sentiment d’accomplissement. Ce qui reste malgré tout toujours moins exaltant que l’inconnu, la satisfaction n’est pas excitante elle satisfait, nous assied. Et après quoi ? on se relève et nous voilà reparti pour un tour. Le bon sentiment de la tâche achevée se dilue plus ou moins rapidement et on se retrouve à nouveau en recherche d’excitation. Individuellement nous partons alors, consciemment ou pas, en chasse d’un nouveau “coup de boost” physique et énergétique. Pour certains, comme Tante Octave, les cancans suffisent. Ils sont réguliers, inépuisables et faciles d’accès pour elle qui est désormais immobilisée dans son lit. Ils lui permettent de garder un lien aux choses, aux gens, et de se détourner de sa propre existence. Elle n’est pas forcement malveillante, elle en a juste besoin afin d’éviter le terrifiant et mortifère “À quoi bon”.

“ ‘Ce sera le chien de Mme Sazerat’ disait Françoise, sans grande conviction mais (…) pour que ma grande tante ne se ‘fende pas la tête’ ”

Ou ne lui fende pas la tête. Ayant bien assez à faire de son côté, Françoise n’a pas la disponibilité émotionnelle et physique pour perdre son temps à entretenir les occupations d’Octave. Alors elle court-circuite le procédé, tronquant l’expectative par une réponse hâtive. En tant que gouvernante Françoise n’a pas à redoubler d’imagination pour s’occuper, son utilité est toute trouvée, au réveil elle savait ses tâches à accomplir. En tant que gouvernante les siennes sont rodées, pratiques et palpables. Cela dépend aussi des moments, parfois la pression de l’attente ne vaut pas la peine d’être vécue alors on rond le suspens de quelconque manière.

“ ‘Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat !’ répondait ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas si facilement un fait.

Tante Octave pourrait admettre ce fait sans pour autant remettre en question la qualité de son esprit critique. Cependant la critique, la réflexion, le travail de la pensée, peu importe sur quoi ils sont fait, sont ce qui donne matière à vivre, à explorer - à partir et au-delà de la première et unique certitude qui nous est donnée à la naissance : la mort. Octave et chacun puise cette substance là où il est intéressé, là où il peut. Cette chose, la mort, plutôt taboue de nos jours, reste la seule direction commune que nous avons, innombrables types de personnalités et sauvages que nous sommes, après quoi il faut se débrouiller, et pour beaucoup improviser. Ainsi dès le départ, pour au mieux vivre cette première grande inconnue (qui elle est plus tragiquement court-circuitable) et moins la subir, nous avons développé des outils que sont les croyances, valeurs et organisations de sociétés...

Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est pas seulement éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges.

Marcel, deux à deux

Par Seux Margaux