Jour 20 p49-50 (ed. Gallimard)
"Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité."
N'ayant pu échapper à l'âge adulte, l'esprit du narrateur avait fait le tri. Nous vivons bien trop pour se souvenir de tout. Chaque seconde de notre existence, ce séquençage mémoriel est inimaginable et vertigineux. Un puit sans fond de souvenirs. Si l'on fouille, y trouve-t-on des doublons ?
Le filtre émotionnel et la morale aident à la classification de ce flux. Les évènements aux sensations les plus fortes (bonnes ou mauvaises) ou aux caractères exceptionnels sont privilégiés et sont en principe les plus évidents à raviver. Les souvenirs récents sont eux aussi à portée de mémoire vive, sans forcement de rapport direct aux sensations qu'ils ont provoquées. Un ordre simpliste et piégeur que l'imprévu et l'inconnu peuvent aisément bouleverser. Nous laissant parfois patauger dans le regret.
Longtemps j'ai vu mon père être lui, j'aurais finalement aimé en mémoriser chacune de ses expressions. Des banalités dont le manque se veut vif et douloureux depuis sa mort. Ce sourire espiègle trop vite éternel à mes yeux, disparaît peu à peu de ma mémoire.
Le rapport aux choses. La considération que nous leur portons. Et à quel point l'habitude agit sur cette dernière. Le désintérêt naturel. Qui dans le cas de mon exemple mène au regret.
"Ne pas avoir assez"... profité, fait. Culpabilité dont il faut prendre note mais surtout se débarrasser au plus vite si l'on ne veut sombrer ou se morfondre. On ne peut pas de toutes façons, on ne peut pas prendre tout ce que l'on vit avec une même intensité. Ce serait ingérable et nous mènerait à la folie. La vie est trop riche, humainement, matériellement, et ce qui nous lie émotionnellement aux deux est trop concentré et complexe pour tout absorber de façon primitive. Pour ça il faudrait être capable d'oublier sur commande. Or notre analyse morale nous empêche de prendre et recracher les choses machinalement et sans état-d'âme.
C'est dans ce jeu d'équilibre mental qu'agit une fois de plus la carte Temps, qui remplace de manière moins instantanée - mais tout aussi efficace - la touche supprimer.
Et puis l'idée de tout vivre en pleine conscience me semble invraisemblable. C'est à la mode je sais, et je ne suis pas contre, mais pas pour tout ni tout le temps. Cela voudrait-il dire que nous nous abandonnerions à une succession d'expériences vécues chacune pour ce qu'elles sont, les unes après les autres. Renonçant aux connections possibles entre certaines, dont on a des leçons à tirer. Là aussi, la redondance de cet enchainement d'événements, peu importe la pleine conscience, ne finirait-il pas comme tout ce qui se vit à la chaîne, en routine. Ce qui contredirait directement la définissions propre de la pleine conscience. Je vois ça comme un état de concentration continu bien épuisant. J'imagine les adeptes de méditation me dire que c'est parce que je ne pratique pas assez, que ça devient naturel en suite. Mais en mon fort intérieur j'aurais tendance à penser, comme pour le bien et le mal, que si l'un existe pas, l'autre non plus. C'est à dire que si nous ne vivions qu'en pleine conscience, saurions-nous en apprécier les bienfaits ? ou la tendance serait-elle à chercher un état de semi-conscience pour contrebalancer les pratiques. Sans faire de coq à l'âne mais pour relancer un vieux débat philosophique, le bien existerait-il sans le mal.
À l'inverse il ne faut pas non plus oublier le rapport à la préciosité des choses, il est évident qu'il faut en avoir conscience. La réaction est la même, ça ne peut être pour tout et tout le temps. Nous considérons consciemment ou pas, les personnes et choses familières à nos vies comme acquises, certes parfois trop vite. Mais est-ce un moyen pour nous de désacraliser le présent, on l'allège, l'adoucit. Nous aspirons - un maximum d'entre nous - à un quotidien stable et paisible et ça paraitrait ici aussi bien insupportable de vivre dans une crainte constante de tout perdre. Chaque composite de nos vies, relations, amis, amours, famille et autre possessions structurelles ou matérielles. Si nous n'avions aucune certitude il nous serait impossible d'avant, considérer l'acquisition, la possession nous rassure.
Première fois, exaltation ; deuxième, plaisir ; troisième, habitude agréable ; quatrième, banalité sympathique.
"Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde (...) la vertu du breuvage semble diminuer"
C'est le mécanisme, la pérennisation du spécial, la normalisation. Prenons une lois marquant une avancée sociale majeure ; ou plus commun, une personne que l'on aime. La préciosité de ces derniers ne s'amoindri pas avec le temps, mais le temps de pensée que nous leur consacrons oui. La sensation de jouir d'un accès permanent à leur bienfaits en dilue la conscience, et donc par répercussion l'appréciation constante. Le caractère d'exception de la première fois n'est jamais égalée par tout ce qui lui fait suite. Mais faute d'une considération récurrente et consciente de ce qui nous entoure, la peine arrive en même temps que ce dicton tout cuit : on ne se rend compte de l'importance d'une chose que lorsqu'on la perd.
Pour le narrateur dans ces pages il s'agit plus, en grandissant, d'avoir sanctuarisé des parties de sa vies avec des événements uniques, par économie de mémoire. Un résumé fait d'après le souvenir le plus marquant de chacune. De l'infinité des moments vécus pendant son enfance de Combray, un seul et unique souvenir lui est resté. Fort et douloureux, répété et marquant. Le coucher, ce moment où sa mère l'abandonnait sans état d'âme à la la violence de la nuit, parfois sans même un baiser. Ce manquement ne faisait qu'amplifier la tragédie.
"Il y avait bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi"
Ce, jusqu'à la madeleine, nous y sommes. Je dois annoncer un spoiler alert mais promets de me limiter. . .
"je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse (...) j'avais cesse de me sentir médiocre, contingent, mortel."
Le goût de cette madeleine bouleverse soudainement le narrateur. Anormal, son goût lui est pourtant familier. Mais cette fois il ne vient pas seul.
La madeleine est trempée dans le thé chaud.
Un geste, une saveur, une ambiance.
Alliée au thé qui modifie sa texture, la madeleine devient un tout. Le narrateur est envoyé dans une autre dimension dans laquelle il ne sait encore se repérer. La brume humide qui s'échappe de la tasse brulante alimente la scène. Si un de ces éléments avait manqué, la provocation n'aurait été la même. L'exactitude de cette scène affole ses sens et le temps. Il devient l'action. L'action est lui, un lui pluriel fait de différentes versions de sa personne, à différentes époques. Par sa monstrueuse simplicité, cette rencontre a retourné la mémoire et le temps. Un désordre dont l'origine est à retracer.
"Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui [le breuvage], mais en moi."
À lui de court-circuiter sa mémoire et de réveiller le temps. Pimenter la routine et raviver un souvenir oublié. Qui changera peut-être le court des choses...