Jour 25 p59-60 (ed. Gallimard)
“Eh ! là, mon Dieu, soupirait Françoise, qui ne pouvait pas entendre parler d’un malheur arrivé à un inconnu, même dans une partie du monde éloignée, sans commencer à gémir.”
Ce serait une vie de gémissements pour Françoise aujourd’hui. Enfin l’humanité d’hier a faite celle d’aujourd’hui, mais elle serait certainement essoufflée de l’hyper-conscience transversale à tout sujet (y compris la bêtise) qu’offrent les nouveaux moyens de diffusion. Françoise aurait sans doute connu l’état d’apathie psychologique sévère subit par bon nombre cet hiver.
“Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé la tête ?
-Non, madame Octave.”
Tante Octave l’a entendu, même très fort. Qu’est-ce qui fait que ce bruit l’a à ce point alertée, sans ne serait-ce que flirter avec les oreilles de Françoise. Octave devait l’entendre, elle était disponible pour ça. Françoise active n’en avait pas besoin, au clair dans ses tâches elle était imperturbable. D’ailleurs elle l’a surement entendu mais n’y a juste pas prêté plus d’attention.
“Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des morts ? Ah ! mon dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voilà-t-il pas que j’avais oublié qu’elle a passé l’autre nuit. (...)”
Telle une chaîne d’information en continue, Tante Octave n’a pas tant besoin de converser ou d’échanger avec Françoise, ce qu’elle veut c’est un témoin. Elle opère les questions et les réponses. Assez âgée pour s’être lassée de vivre au sens actif, la dernière de ses activités se résume à enquêter, parier, commenter depuis son lit (comme elle pourrait le faire depuis un plateau). Elle chemine à voix haute avec l’impression de partager quelque chose de sa solitude si on l’écoute.
“(…) Ah ! il est temps que le Bon Dieu me rappelle, je ne sais plus ce que j’ai fait de ma tête depuis la mort de mon pauvre Octave. (…)”
Elle monologue et par défaut monopolise Françoise pour théoriser son reste d’existence ou l’occuper avec celle des autres, tirer des conclusions sur des hypothèses dont elle se satisfait. Elle fait le guet, toute la journée allant, et quand ses yeux ne sont plus soumis à l’activité de la rue elle en rend compte, profite des pauses pour faire des points, transformer en synthèses les informations accumulées. Si elle le voulait elle irait se raconter au marché, au salon, mais l’énergie lui manque et puis il y a Françoise. Qu’elle n'hésite d’ailleurs pas elle à envoyer sur le terrain si le spectacle ne suffit plus à rassasier sa curiosité “Allez donc chercher deux sous de sel chez Camus. C’est bien rare si Théodore ne peut pas vous dire qui c’est.”
Tante Octave jouit-elle quand elle complète le puzzle de sa journée d’histoires élucidées ? Ces quelques douze heures éveillée valaient d’être vécues, alitée elle s’est évadée, a voyagé, scénarisé, fantasmé. La vie des autres n’est-elle pas le meilleur remède à l’ennuie prolongé, au mal-être personnel, à la frustration intime, en somme à la crise d’existentialisme silencieuse et sournoise, inhérente à notre passage sur terre. Françoise écoute avec attention ou loyauté une patronne résignée à s’exciter de banalités pour s’oublier.
“(…) mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.
-Mais non, madame Octave, mon temps n’est pas si cher ; celui qui l’a fait ne nous l’a pas vendu. Je vas seulement voir si mon feu ne s’éteint pas.”
Françoise a à faire, et il faut du temps pour s’adonner au cancan. Elle n’en dispose pas autant que Tante Octave, c’est ce qui valorise les instants de sa vie. Et on ne parle pas ici en terme économique mais organisationnel. De toutes façons Françoise ne considère probablement pas sa vie comme rentable, sinon elle n’aurait pas répondu à la “perte de temps” de cette si évidente manière. Sinon elle ne pratiquerait pas un emploi de service (dans un système déjà régit par une logique capitaliste et depuis toujours pyramidal). Cependant et pour preuve elle se fait rattraper par la comptabilité de son indivisible disponibilité ; le temps est cher non pas que par sa possible rentabilité mais bien et surtout par son imprévisible longévité. Assez donc de vanités, quand on se trouve debout il y a à faire. En ce qui la concerne Tante Octave, elle a assez d’argent et de résignation quant à elle-même pour s’ennuyer tranquillement jusqu’à sa mort, avec celle des autres.