Jour 19 p47-48 (ed. Gallimard)
"L'action s'engagea ; elle me parut d'autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose."
Combien pourraient, comme je l'ai fait, sourire en lisant cette phrase.
(Je triche, une minute seulement, pour en parler. La citation appartient à la page 46 mais je ne pouvais me résoudre à l'ignorer. Toutefois je n'ai pu la mentionner dans l'épisode précédent, ça faisait trop. Le comportement de Grand-mère, à la fois intéressant mais bien plus complexe que je ne le pensais, était une peine bien suffisante et lourde à aborder.)
Combien sourirons donc en découvrant que le narrateur était probablement, lui aussi, un piètre lecteur. Non par désintérêt ou lacune intellectuelle mais par simple et incontestable soumission à l'autorité de son esprit. Un esprit affûté, trop (?), pour se résigner à l'ennuie de ne se concentrer que sur une seule chose à la fois. L'arborescence de la pensée, dont le flux tentaculaire est souvent ingérable et épuisant. C'est alors que sa mère lui lit quelques lignes de ce livre de Sand que l'enfant se laisse entrainer ailleurs, par les odeurs, lumières et sons qui l'entourent, qui l'emportent vers d'autres souvenirs et réflexions. C'est un processus abyssal pendant lequel se croisent les plus grandes urgences et les pires futilités.
C'est quelque chose qui me fait aussi défaut, et à cause de laquelle je me suis longtemps éloignée de la lecture, me pensant bête. Je me dois de lire et relire sans cesse la même phrase, moment qui me fait souvent oublier certains détails du paragraphe précédent sur lequel je dois aussi repasser, et ainsi de suite.
Deux pages de Proust par jour, en connaissance de cause c'était assez réaliste de le prendre comme ça.
Il paraît qu'énormément de critiques littéraires de l'époque fustigeaient Proust. Le confondant dès le premier jour avec son narrateur, l'accusant d'égocentrisme monstre, moquant sa oisiveté. Une vie d'ennuie nécessaire à l'écriture d'un roman aussi autocentré disaient-ils. Allant même jusqu'à insinuer qu'ayant épuisé les possibilités de sa vie il avait décidé de la vivre une seconde fois à travers l'écriture de ses mémoires, de cette thérapie. Lui réfutait. Vu d'ici ça n'a pas grand importance, bien que je pense qu'il aurait été difficile d'analyser et de retranscrire aussi finement tous ces mécanismes de pensées si lui même n'en avait rien senti. Pour les personnages, l'histoire c'est autre chose. Enfin, il n'empêche que par ce décryptage précis des réflexes propres à notre espèce morale, il met le doigt comme certains qui l'ont précédé, sur des faits, situations qui nous concernent chacun, de près ou de loin, de tous âges, de tous temps. Si la thérapie de Proust peut aider la nôtre.
"(...) je me laissais aller à la douceur de cette nuit où j'avais ma mère auprès de moi. Je savais qu'une telle nuit ne pourrait se renouveler ; que le plus grand désir que j'eusse au monde, garder ma mère pendant dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes, était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le voeu de tous, pour que l'accomplissement qu'on lui avait accordé ce soir pût être autre chose que factice et exceptionnel."
"(...) l'amorce de l'allée obscure par où arriverait M. Swann, l'auteur inconscient de mes tristesses"
La charge des émotions. Au plus vite libérer sa mère et Swann des responsabilités qu'il serait si facile de continuer de leur faire porter. Celles de sa souffrance.
L'enfant narrateur se frustre pour un oui pour un non. Comme chacun il est tenté de faire payer ses états d'âmes en les évacuant sans regard ni raison. Pourquoi donc en supporter le poids, seul, si le déclencheur vient d'ailleurs.
Seulement sa culpabilité d'enfant, si vite palpable, le force à se raviser et à accepter le désagréable de ses sensations. L'enfant est résilient, il serait de toute façon encore plus douloureux de décevoir sa mère. Il apprend à profiter des joies et vivre les peines. Les éprouver, les disséquer, les faire résonner, les comprendre, leur donner du sens. Les mettre à profit même. Une fois ses origines ciblées et conscientisées la peine n'est plus jamais la même. Au bout, c'est salvateur de s'attaquer à ce que l'on ressent. La dite maturité.
Sinon quoi, se sauver soi mais tyranniser son entourage, être bourreau du monde ? Sans tomber dans le Poutinisme ou le Xi Jinpinguisme, pour ne citer que deux de nos nombreux despotes contemporains ; qui ne s'est pas déjà surpris à le faire, même à toute petite échelle ? se venger est satisfaisant sur le moment, amer en suite, cruel à la fin. On en sort que plus triste. Seuls les fous se supportent mauvais.
Quand blessés, adultes et enfants, traversons souvent inconsciemment le passage du sentiment au ressentiment. Ce moment où l'émotion se cristallise et grossit. Mais faire de l'autre le talisman de nos blessures mal soignées c'est un peu comme lancer un boomerang en pensant jeter un Frisbee.