Du côté de chez Swann

Jour 23 p55-56 (ed. Gallimard)

Marcel, deux à deux
4 min ⋅ 02/02/2023

Je m'occupe ou je me désennuie. 

“De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soi, pour se désennuyer (…) la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise.”

La question ne s'était jamais posée. Je me demande même si je connaissais ce mot, peut-être que je l'avais entendu, plusieurs fois, mais n'y avais jamais prêtée réelle attention. Comme parfois on passe devant le même immeuble chaque jour pour se rendre compte, seulement au dixième, que la porte bleu électrique du bâtiment en question dénote du beige uniforme de la rue. 

“Tante Léonie qui, depuis la mort de son mari, mon oncle Octave n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne “descendait” plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion.”

Cet extrait date de la page 53 mais me permet de pousser la réflexion. 

Sa volonté s'est éteinte le jour où son chagrin l'a emportée. Depuis sa "débilité physique" (j'adore l'expression) lui impose un dépit permanent. L'installant dans un contexte défavorable ou complètement incompatible avec l'idée de s'occuper. Seules des distractions ou maigres divertissement restent à sa portée. Tante Léonie n'a pas connu les réseaux sociaux ni Cyril Hanouna, qui lui auraient fait faire faux bond à la rue. Et auraient bouleversés ses comptes-rendus à Françoise. 

S'occuper est emprunt d'une action, volontaire, à des fins productives. Quant au désennuie, il se satisfait de rompre l'ennui. Ce qui pousse à réfléchir à ce qu'est l'ennui, véritablement, et ce qui nous pousse à nous en dépêtrer. 

D'ailleurs surprenant de tomber sur ces pages dans un moment où ce sujet me revient fréquemment en tête ou en bouche. C'est particulier comme coïncidence. Au point d'en avoir parlé, ce midi encore, avec un couple d'amis chers. Pour en venir à cette conclusion, toujours à temps d'évoluer mais...

L'ennui est-il synonyme de mort. 

Nous fuyons l'ennui comme la peste, par précaution - consciente ou pas - de ne pas trop se rendre disponible aux grandes réflexions. Celles qui nous mettent en chantier, les éternelles questions sans réponse concernant l'existence.

Et tout proche de l'existentialisme, il y a la mort. Trop proche, les deux sont mêlés. L'ennui, au même moment nous plonge dans la crise de l'un et nous pousse à réaliser notre évidente et immuable vocation à l'autre. 

Fuir l'ennui jusqu'au jour où ça ne sert plus à rien. Quand j'y réfléchis, je me rends compte que mon dernier rempart contre l'ennui est le sommeil. Quand actuellement je m'ennuie pour de vrai, c'est a dire que je suis seule, dans une position qui se prête au repos, au relâchement, que je me rapproche donc du lâcher prise, du rien, sans lecture, télévision, téléphone, que se passe-t-il. Je m'endors. Envers et contre toute la volonté (si je l'avais) de rester présente, éveillée, je m'endors. 

Le repos. Entre-coupé d'activités, d'occupations ou de désennuies. Ou, le repos le vrai, l'éternel. 

Marcel, deux à deux

Par Seux Margaux