Jour 22 p53-54 (ed. Gallimard)
Proust fait référence au contexte et à l'atmosphère des choses. Un orage augmente en effet la dimension de l'idée qu'on se fait d'un feu de cheminée en hiver. Ça le rend d'autant plus chaleureux, attirant, sensuel, l'écart entre chaud et froid. Isolé dans la campagne, s'il se met à pleuvoir, fort, rendant l'extérieur inaccessible ou peu praticable, il n'y aura plus aucun manquement à simplement rester là, au coin du feu.
"(...) se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques (...) comme un de ces grands "devant de four" de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclare dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l'hivernage"
Le narrateur parle de réclusion, c'est à dire de l'obligation à rester enfermé. L'obligation peut-elle avoir du bon ? Certainement, pour qu'il y associe le confort. Serait-ce dû au fait qu'elle nous déresponsabilise ?
Il a le souhait de la pluie. Qui deviendrait donc, à la fois un facteur hyperbolisant du plaisir que peut procurer un feu de cheminée, et par la force des choses une raison toute donnée de ne pas s'en éloigner.
Évacuée est la culpabilité dont déborde le fait de manquer de productivité. Quelle paix pour l'esprit. Ne rien faire, en paix.
En ai-je fait assez pour me permettre de céder ce moment au plaisir pur, dénué de toute ambition ? Seule notre conscience en juge. Ici personne ne nous en voudra de passer l'après-midi à glander au coin du feu. Mais il y a tout le reste, l'intensité de la vie qui, si on la prend au pied de la lettre ne laisse aucun moment de répit. Il nous faut une excuse bien ficelée et surtout venue d'ailleurs, si l'on veut se convaincre que nous avons le droit de ne rien foutre. Ceci dit certaines personnes elles, ne se posent pas la question. Se reposent ainsi, se prélassent longuement, sans plus de remous intérieurs. Ça parait être une chance pour ceux qui en sont incapables, lâcher prise, mais comme tout il ne faut pas en abuser. Au risque de lâcher complètement.
Sinon avoir le choix de l'activité ou du repos, prendre le risque de l'ennui. Pour les avides d'action ou les angoissés du vide le choix est fait. Bien que le vide "vide" semble avoir perdu sa place à l'ère des réseaux sociaux. Le scroll l'empêche, c'est un vide déguisé, une inactivité qui bourre les yeux et divertit l'esprit.
Le confort de la réclusion donc. Le confort qu'offre l'obligation. À quel point la contrainte peut parfois être salvatrice. C'est un processus que le borné refusera, coûte que coûte il transférera son besoin d'hyperproductivité à des taches d'intérieur s'il se trouve enfermé. Mais son champs d'action étant drastiquement réduit, une fois à court d'accomplissements il se trouvera rassuré de disposer de l'excuse de ne rien faire. Il ne peut rien faire de plus.
Le confinement en est le dernier exemple.
Nécessitant de l'espace et un minimum de confort, la mise à l'écart soudaine du rythme infernal de la vie, imposé par le confinement, pouvait à terme être vécue comme un cadeau. Introspection forcée comprise.
Ce qui se passe à l'extérieur, hors de notre portée, peut toutefois ponctuellement s'imposer à nous. Pour le pire et le meilleur, quand il s'agit de trancher à notre place. C'était un enseignement oublié. L'immédiateté du renversement. Le poids direct des décisions.
Le confinement était aussi et évidemment autre chose, mais je me permets de ne pas aborder le drame sanitaire pour ne parler que de certains réflexes psychologiques suscités par ce cloisonnement imposé.
S'arrêter, apprécier, se faire face, encore, ne pas résister, s'activer à nouveau.
Je ne saurais dire d'où vient cette culpabilité constante - ou presque - que l'on ressent pour un rien, si ce n'est d'une précarité émotionnelle propre à l'homme. Si l'esprit est préoccupé, le contexte ou le confort importent peu. Celui qui est rongé par un mauvais sentiment ne peut profiter correctement, même des meilleures choses.
L'émancipé affectif lui, fait bien ce qu'il veut. Jusqu'à ne rien faire. Sans état-d'âme il peut assumer l'envie d'une raclette en été. Il se fiche du sens des choses autant que celui de sa propre existence. Il vogue.