Jour 24 p57-58 (ed. Gallimard)
Au risque de redorer l’image de mon père - risque justifié puisqu’il semblait être quelqu’un de profondément bon après tout - je lui attribuerai cette phrase entendue dans mon enfance : Peu importe quoi, peu importe quand, il te faut absolument considérer chacun. Non pas dans les détails, mais simplement pour le fait de son existence.
Je ne pense pas que cette phrase vienne de lui, et si c’était le cas il ne l’aurait certainement pas formulée de cette façon. Ç’aurait été quelque chose comme : C’est important de faire attention à tout le monde. Même la misère mérite d’être regardée.
C’est peut-être de lui en fait. Il était pour moi un père plutôt médiocre et pour ma mère un piètre mari, mais c’était un être d’une certaine exception. Brillant en secret, bon comédien en société. Il n’avait pas peur de voir les choses et les gens. Il a beaucoup observé, analysé. Quand j’entendis cette phrase elle semblait vouloir dire que la précarité, la pauvreté ne possèdent pas qu’un seul visage. Chacun vient de quelque part et ce quelque part s’exprime, d’une manière ou d’une autre. Par une précarité matérielle (forme la plus visible) ou émotionnelle (forme la plus redoutable).
Mon père s’appelait François mais ici c’est de Françoise dont on parle.
Elle…
“(…) disparaissait, confuse qu’on s’occupât d’elle, peut-être qu’on ne la vît pas pleurer ; maman était la première personne qui lui donna cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses chagrins de paysanne pouvaient présenter de l’intérêt, être un motif de joie ou de tristesse pour une autre qu’elle-même”
Pourquoi Françoise, gouvernante de tante Léonie depuis des années, qui se trouve dans la maison comme chez elle, cette maison qu’elle aime, choie comme si c’était quelqu’un, dont elle connaît les moindres recoins, les moindres secrets. Cette maison qui lui appartient, si l’on définit la propriété selon le degré d’occupation d’un lieu. Pourquoi Françoise, les projecteurs à peine posés sur elle, disparaît. Fuit. En quoi parler d’elle est si effrayant. Pourquoi recevoir de l’attention - le pire étant les compliments - semble lui être insurmontable au point de quitter sa maison.
Il est écrit page 58 que la mère du narrateur apprécie “le service de cette bonne si intelligente et active, qui était aussi belle dès cinq heures du matin dans sa cuisine (…) que pour aller à la grand-messe ; qui faisait tout bien, travaillant comme un cheval, qu’elle fût bien portante ou non, mais sans bruit”
Lui a-t-elle déjà dit. Maman a-t-elle déjà complimenté Françoise gratuitement, et non après un service rendu. De façon à ce que Françoise n’assimile pas les deux, constamment.
L’addiction aux compliments, le vouloir plaire, en vain. Aux personnes que l’on admire. Il est probable que Françoise admire mère et tante Léonie pour leurs qualités humaines mais j’aurais tendance à penser que c’est surtout, ou inconsciemment, pour leur rang social, et tout ce qu’elle y assimile. Le culte qu’elle lui voue.
Une bonne, brillante, belle, efficace, sensible, futée, attentionnée, aimante, mais une bonne. C’est ce qu’elle est et restera. Les compliments la rassurent sur son bon service, la poussent à faire toujours mieux, toujours plus. Elle les entend, les ramène avec elle le soir venu, quand il est temps de rentrer dans sa maison, celle qui correspond à ce Elle qu’elle tente de déguiser. Ce Elle capable de ressurgir à tout moment. Elle se doit de rester attentive pour ne pas être corrompue par sa propre nature. De toutes façons Françoise ne peut parler d’elle, elle considère avoir si peu à raconter. La pauvreté de son récit pourrait briser la magie qui s’opère lorsque qu’elle s’emploi au service du cercle de tante Léonie, leur porte satisfaction. Cette séquence quotidienne durant laquelle elle fait partie du groupe, à l’intérieur de ces murs, elle en a l’impression, on lui donne.
Le risque est trop grand, pour garder son masque elle fuit.