Du côté de chez Swann

Jour 17 p43-44 (ed. Gallimard)

Marcel, deux à deux
4 min ⋅ 18/01/2023

"Françoise, comprenant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda : "Mais Madame, qu'a donc Monsieur à pleurer ainsi ?" maman lui répondit : "Mais il ne le sait pas lui même, Françoise, il est énervé" "

Pas que.

Combien de fois j'ai moi-même pleuré et combien de fois ces crises de larmes étaient disproportionnées, pour finalement rapidement ne plus avoir grand chose à voir avec ce qui les avaient déclenchées.

Le narrateur, enfant, ne pleure pas d'énervement. Pas cette fois. En enfreignant les règles il prenait pourtant une fois encore le risque de la punition. Il aurait alors rejoint le noir de sa chambre, seul et pénalisé, et à l'abris de tous, il aurait laissé échapper ses larmes. Énervement, échec, frustration, injustice. Tout ce que peut ressentir l'enfant quand il n'obtient pas ce qu'il veut. L'enfant, et l'adulte.

Il n'en a rien été. Ses parents l'ont entendu, gracié, pire, il a eu gain de cause. Son manège a marché.

"Sa colère eût été moins triste pour moi que cette douceur nouvelle que n'avait pas connue mon enfance"

Ce soir ce n'était comme les autres soirs. Ça ne s'est pas passé comme prévu. La mère n'en sait rien. Elle ne se doute pas que ces flots de larmes, qui viennent se sécher sur le tissu de sa robe, ne sont en rien l'expression d'un caprice. Que chacun de ces sanglots permet à son cher fils d'évacuer la pression emmagasinée lors de la planification de sa bêtise, de se libérer du stresse anticipé d'une issue tragique qui n'arrivera finalement pas. L'entêtement dans lequel il s'est enfoncé au moment de défier la loi parentale. La tristesse et le désarroi qui, à l'origine, l'ont poussé à méfaire. Il pleure son égoïsme, sa bêtise, son manque de courage face à sa frustration, sa soumission à son propre égo, à ce besoin de déjouer le refus. Par dessous tout peut-être pleure-t-il la honte. La honte de ne pouvoir retenir tout ce qu'il est en train de lâcher, publiquement, la honte de la perte de contrôle. La honte de pleurer au point d'en attiser la pitié. Lui que sa mère, aimante, a pris soin d'éduquer - pour son bien - à garder le dessus sur ses émotions pour ne pas les subir. Il était là, comme ça, sans vergogne, à lâcher ouvertement à la figure de cette mère que toute ce qu'elle lui avait inculqué il n'en ferait rien. Qu'il était faible et qu'il en serait ainsi. C'était raté. C'était injuste. Elle ne méritait pas ça. Lui voulait la rendre fière après tout. Mais il n'y peut rien, la porte étant ouverte, ce sont des mois de peines non exprimées, de toutes tailles, qui sortent sans relâche. Il abdique.

Pas pour rien.

"Ainsi, pour la première fois, ma tristesse n'était plus considérée comme une faute punissable mais comme un mal involontaire qu'on venait de reconnaître officiellement, comme un état nerveux dont je n'étais pas responsable ; j'avais le soulagement de n'avoir plus à mêler de scrupule à l'amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché"

Et nous savons, pour ceux qui s'y sont déjà tenté, au combien c'est salvateur.

Marcel, deux à deux

Par Seux Margaux