Jour 16 p41-42 (ed. Gallimard)
Exercice. Ramenons à nous un souvenir de l'enfance, le premier qui remonte.
Pourquoi donc est-ce celui-ci ? sommes-nous actuellement assis ou couché d'une façon particulière dont l'originalité posturale nous vient de loin. La spontanéité de cette question et l'urgence de devoir y répondre nous ont-elles poussé à nous raccrocher au premier stimuli venu, le bruit de la pluie qui bat actuellement contre la fenêtre ou la goutte de lait froid que l'on vient d'ajouter dans notre boisson du matin pour en améliorer le goût et qui plus est, en rafraichir la température...Ou avons-nous cessé ce que nous étions entrain de faire pour y réfléchir, nous replonger dans nos souvenirs. Ces moments où notre vue se trouble, où le regard se tourne vers l'intérieur. Si c'est ça alors les instructions initiales de l'exercice ne sont pas respectées, l'urgence de l'exécution est faussée mais ce n'est pas grave. Car quand bien même dans ce cas là, à partir de quoi réfléchissons-nous. Les sensations d'un souvenir qui nous sont revenues récemment, ou est-ce une nostalgie plus spontanée, un sursaut imprévu. Que provoque chez nous la commande du rappel spontané d'un souvenir. Le tac-O-tac est-il possible pour la mémoire. Ou, ce qui remonte est dans tous les cas emprunt d'une mélancolie, d'un truc enfoui, dissimulé, mis en sourdine. Peut-être quelque chose d'inachevé ou de si bon que nous nous en sommes jamais remis. Jeu de l'inconscient.
"Mais depuis peu de temps je recommence à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon père (...) en réalité ils n'ont jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie se tait davantage autour de moi que je les entends de nouveau."
La maturité, l'espace donné à la pensée, le réalisme qu'apporte le temps qui passe. Il s'accompagne de l'âge adulte, lui aussi censé nourrir cette évolution. Faut-il encore pouvoir être adulte, savoir définir ce qu'il en est, quand ça commence. Il y a bien des règles qui tentent de le segmenter, de le modeler. Mais c'est plus d'un ordre organisationnel, régi par la nécessité de répondre de ses actes devant des lois établies. Des règles morales, un engagement pris envers la société dont nous sommes membres, en tant qu'individus responsables, à partir d'un certain âge.
"L'autre fois au dîner, à table avec des adultes" à 28 ans c'est une phrase que je continue de dire. Avant que l'on me rappelle que j'en suis. Je n'en ai pourtant pas toujours l'impression. Evidemment, j'essaye quotidiennement de me tenir en tant que telle, responsable et réfléchie. Mais il y a des choses dites d'adulte auxquelles je ne me sens fondamentalement pas rattachée. Et puis je crois que je sacralise l'adulte, ce que ça veut dire. C'est un réflexe vis-à-vis des attentes de l'âge. Une énorme pression. Alors pour moi tout ce qui est plus âgé est plus adulte. Ce qui est con mais sans doute quelque part une manière de me déculpabiliser. Cette règle subjective ne m'aura pas empêchée - par moment - de me sentir mère de mes propres parents, ou plus sage qu'un oncle deux fois et demi plus âgé. Ça peut être déstabilisant.
Mais il est vrai que l'expérience de la vie force à prendre du recul sur les choses, c'est imposé par le temps, encore lui. Mais aussi par cette fameuse organisation des choses. Arrivé un certain âge le rationnel doit l'emporter sur l'émotionnel pour que les choses marchent. Chez l'enfant c'est naturellement l'inverse. C'est pour ça que nous aimons tant en conserver une part. Animal encore non éduqué, plus honnête, plus éclatant, plus excusable aussi.
"En moi aussi bien des choses ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies nouvelles que je n'aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes me sont devenues difficiles à comprendre."
Ce recule qu'offre l'âge, le temps qui passe, que nous le voulons / l'acceptons ou pas, permet l'évolution, l'autodérision parfois, mais jamais le pouvoir de ne plus ressentir. C'est ce qui fait de la paix d'esprit une quête vaine.
Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme n'est-ce pas. Ça marche aussi avec la mémoire et les émotions.
Enfin, le moment de la madeleine est proche, je le sens venir dans ces lignes. Et ça m'excite. C'est bien la seule chose que j'ai connue de Proust pendant longtemps, l'existence de cette madeleine. J'ai d'ailleurs connu l'expression avant l'auteur.